Intervention au colloque ENS “Repenser nos formes de vie à l’aune des nouvelles technologies” le 17 mars

Titre :

Quelle forme de vie philosophique au XXIe siècle ?
Esquisse d’une réponse du point de vue de la philosophie du Web, entre ontologie(s) et ontogonie.

Résumé :

Le développement du numérique et du Web est indubitablement de nature à questionner nos formes de vie et leurs transformations contemporaines. C’est également l’occasion d’interroger cette notion attachée au penchant « naturaliste » qui représente une part non négligeable de la pensée de Wittgenstein. Le sociologue américain Scott Lash parle pour sa part de « formes de vie technologiques ». On pense immédiatement aux bouleversements anthropologiques portés par l’évolution des supports de pensées. Ces thèses ont été abondamment illustrées sous la plume d’Andy Clark, Michael Wheeler et Harry Halpin. Cependant nous nous intéresserons moins ici au devenir de l’homme qu’à celui de la philosophie et de l’activité philosophique elles-mêmes.

L’architecture du Web nous met au prise d’un processus de devenir ou de reprise (cela, précisément, nécessite d’être évalué) de concepts philosophiques parmi les plus important que la tradition ait légués : objet, nom propre, ontologie. Chacun à leur manière, ils acquièrent une vie nouvelle sous la forme d’artefacts techniques : « ressources », URIs, ontologies.

D’une part, un tel mouvement, qui ne saurait demeurer à sens unique, vers les objets qui leur ont succédé, interroge également le statut des concepts ainsi arraché à leur contexte d’origine. Philosophe-t-on aujourd’hui comme hier avec la mêmes matière et de la même manière ? Y a-t-il encore un sens à se situer à l’intérieur de traditions bien établies telles que la phénoménologie ou la philosophie analytique, lors même que leurs concepts franchissement allègrement les frontières usuelles, et que la discussion se poursuit ailleurs, dans un idiome en surface, mais en surface seulement, identique à celui qui l’a précédé ? Au cours des quinze dernières années, les débats autour du nom propre se sont en effet poursuivis en philosophie comme si de rien n’était, sans éclat notable. Dans le même temps, les architectes du Web se saisissaient de cet objet et, sans en modifier volontairement la définition, en firent le premier pilier du Web, qui allait permettre de répondre à la lancinante question du rapport entre mots et choses en associant les pensées de Frege, Russell, Wittgenstein et Kripke de manière inédite. Ainsi, le Web, du point de vue des standards, rompt-il avec la définition proposée par Jules Vuillemin du système philosophique, bâti sur les contradictions logiques entre les grandes écoles philosophiques. Il ne débouche pas non plus sur un affaissement du transcendantal et de l’ontologique dans l’empirique comme le suggère Lash, au nom d’un « monisme de la technique ». La contradiction logique n’est pas dépassée par l’op-position factuelle (deux termes que Vuillemin mettait déjà en relief) mais par la com-position artefactuelles, qui associe par la médiation de l’artefact, les vertus de positions philosophiques concurrentes. Les fonctions des concepts deviennent du même coup des fonctionnalités dont il devient loisible d’assurer la coexistence en vertu d’un tertium datur qui n’oblige pas à renoncer à toute forme de cohérence.

D’autre part, à mesure que ce mouvement se poursuit, le philosophe voit, sans toujours en prendre conscience, ses outils de travail lui échapper. La conséquence en est une véritable prolétarisation. Douce et passive, cependant, dans la mesure où l’activité se poursuit « comme si de rien n’était ». Certains signes toutefois ne trompent pas. D’aucuns ont ainsi tranché dans le vif, à l’instar de Barry Smith qui ne se dit plus philosophe aujourd’hui mais « ontologue », œuvrant désormais dans le seul domaine de l’ingénierie des connaissances. Le paradoxe de la forme de vie technologique ne serait-il pas dès lors de mobiliser à nouveaux frais les concepts de la philosophie tout en rendant caduque cette activité ? Il nous semble, à rebours d’un tel jugement qui ne manque pourtant ni de force ni d’exemples pour l’illustrer, qu’il est possible de répondre à cette question en apportant quelques nuances. La portée ontologique du Web provient effectivement de ce qu’il recèle en son sein le concept de « ressource » qui permet d’ouvrir à nouveaux frais la question ontologique. Car la ressource peut-être « n’importe quoi », à l’instar de l’objet qui constitue la véritable focale de la tradition ontologique (pour peu que l’on fasse remonter ce concept à ses origines, soit au XVIIe siècle…). Il n’appartient donc pas au philosophe, en surplomb, ni même en retrait, depuis on ne sait quel cache où, seul, il fourbirait ses armes à l’écart du monde, de trancher cette question. Partout, l’écart diminue et ces anciens « privilèges sont en crise » (S. Lash). Les nouveaux outils d’indexation mettent cette problématique à la portée de tout un chacun – non des seuls philosophes ou ingénieurs. Le Web conditionne donc la manière dont se pose cette question. Pour autant, et contrairement à nouveau à ce que pense Lash, l’ontologie n’est pas victime du fait d’être conditionnée par l’emprise de notre forme de vie technologique (le caractère ontogonique de la technique). A partir de récents travaux de Pierre Livet consacrés à l’ontologie du Web, on peut reconstituer les opérations qui ont permis de faire émerger les objets qui autorisent à concevoir cette architecture (et, par conséquent, à désoffusquer l’horizon ontologique). Loin de se réduire à des processus épistémiques, elles ouvrent la perspective d’une ontologie d’opérations constitutives d’une ontologie d’entités dont le grain s’affine au fur et à mesure. Des allers retours ne sont toutefois pas à exclure sur la chaîne de ces opérations, laissant ainsi en définitive ouverte la question de la nature des constituants ultime de notre ontologie.

Nous conclurons en partant de cette perspective, la seule politiquement viable. Ce qui comporte un prix à payer, l’objet devenant faillible et contextuel, accompagnée d’un gain simultané, cette faillibilité ouvrant l’espace de la controverse, des tractations et de l’échange. Les questions ontologiques doivent dès lors être ressaisies sous un angle cosmopolitique (au sens de B. Latour). Nous nous appuierons ici sur un projet en court que nous avons co-initié, portant sur la sémantisation de l’encyclopédie Wikipédia à l’aide des technologies du Web Sémantique, illustrant ainsi la position nouvelle du philosophe, qui ne participe à l’expérimentation de ces nouvelles formes de vie qu’à la condition expresse d’accepter dans le même temps de voir la sienne se transformer.